Le rituel de piétinement du Mal

« Ce n’est pas notre manière d’approcher la mort, mais là-bas, ce n’est pas choquant », pouvait-on entendre sur une chaîne de télévision française à propos de l’exhibition du corps de Mouammar Kadhafi dans une chambre froide en Libye. Pas notre manière ? Est-ce si sûr ?

 
Personnellement, j’aurais plutôt tendance à dire qu’il s’agit d’un rituel universel. On le retrouve tout au long de l’histoire humaine. Il ne concerne pas l’approche par rapport à la mort en tant que telle. Face à une mort « ordinaire », pratiquement tous les peuples sous toutes les latitudes choisissent le recueillement, la discrétion, la digne tristesse et le respect au corps du défunt.
 
Il y va autrement de la mort de quelqu’un qui est considéré comme une incarnation du Mal. Dans ce cas d’espèce, une humiliation publique et, dans la mesure du possible, l’application d’une souffrance maximale, sont visiblement très demandées par le public. La Libye du lendemain de la mort de Kadhafi est loin d’en avoir l’exclusivité. L’Europe déborde d’exemples comparables.
 
Pour en trouver, il n’est pas du tout nécessaire de remonter loin dans le temps pour se souvenir de ce que l’Eglise catholique infligeait jadis publiquement à ceux qu’elle considérait comme ennemis de la religion, comme possédés par le diable ou simplement comme sorciers. L’histoire contemporaine est suffisamment riche en exemples du même caractère.
 
Pour commencer tout doucement, parlons d’une pratique qui n’était pas exercée sur les cadavres et qui ne conduisait en principe qu’à une mort civile. Je pense à ces Françaises dont on rasait les crânes devant une foule haineuse parce qu’elles entretenaient des relations avec les Allemands. On les humiliait collectivement pour piétiner symboliquement le Mal qui hantait encore toute la population. Pour se venger indirectement sur lui. Et aussi, pour bien s’en distinguer. Pour pouvoir dire haut et fort : le Mal, ce n’était pas nous. Un rituel de purification, en quelque sorte.
Hitler a échappé aussi bien à la justice qu’à la vindicte populaire en se suicidant. Mais son allié italien, Benito Mussolini, a été capturé par les partisans avec sa compagne et une quinzaine d’autres fascistes. Ils ont tous été exécutés et leurs corps ont été pendus par les pieds sur une rampe d’une station service, pour être livrés aux insultes, aux coups et aux crachats d’une foule en colère. Un sort beaucoup plus humiliant et un comportement beaucoup plus violent que celui réservé au cadavre de Mouammar Kadhafi, exposé, lui, surtout aux flashs des appareils photo.
 
Ma Pologne natale, meurtrie et détruite après cinq ans de la sanguinaire occupation nazie, n’a pas toujours fait dans la dentelle non plus. L’Allemagne n’avait même pas encore capitulé que cinq membres du personnel du terrible camp de la mort de Majdanek ont déjà été pendus, à la veille de Noël 1944, devant quinze mille personnes venues fêter leur mort. Dix fois plus de badauds sont venus presque deux ans plus tard assister, près de Gdansk, à la plus grande exécution publique des criminels nazis en Pologne. Il s’agissait des cinq femmes et six hommes qui se sont distingués par leur particulière cruauté au camp de Stutthof. Ils ont eu un procès exemplaire, très minutieux, s’appuyant sur des preuves et des témoignages incontestables. Un procès modèle.
 
En revanche, leur exécution ressemblait à une cérémonie rituelle, ayant pour but d’infliger le maximum d’humiliation et de souffrance aux suppliciés. Les bourreaux étaient les anciens prisonniers de Stutthof qui avaient vu les crimes des condamnés de leurs propres yeux. Vêtus de leurs vestes rayées, ils pendaient leurs anciens tortionnaires l’un après l’autre, de façon à ce que les suivants puissent bien voir ce qui les attendait eux-mêmes. Et, croyez-moi, ce n’était pas beau à voir. Les condamnés étaient positionnés de manière à tomber d’une petite hauteur. Ainsi, la corde ne cassait pas le cou tout de suite et une longue agonie s’en suivait, assortie de terribles convulsions et grimaces. La foule de 150 000 personnes observait tout cela terrifiée, mais sans la moindre pitié. Et quand le dernier corps est devenu immobile, elle a laissé éclater sa colère, exactement de la même manière que les Italiens qui entouraient les corps sans vie de Mussolini et de ses camarades. Insultes, coups, crachats… La police a eu beaucoup de mal à récupérer les cadavres.
 
En lisant les récits concernant la fin de Kadhafi, de Mussolini ou des criminels nazis de Stutthof, on éprouve des sentiments contradictoires. D’un côté, une répugnance éthique et simplement esthétique. Un réflexe : mon Dieu, comme c’est dégoûtant, comme c’est indigne, comme c’est irrespectueux de nos principes. Et c’est la vérité ; ou, plus exactement, l’une des vérités. Car, de l’autre côté, on peut aussi bien ressentir une satisfaction de voir vaincu et puni ce qui a été un mal absolument évident. On peut légitimement affirmer que les victimes de ce mal avaient droit à cette satisfaction, et même à ce rituel de piétinement du Mal. Et c’est aussi une vérité.
 
On voit maintenant peut-être un peu mieux que ce rituel troublant n’est pas du tout réservé à la Libye, aux pays arabes, ou aux pays en développement, et totalement étranger aux Occidentaux. Si l’on se situe dans une perspective historique, nous participions aux mêmes rituels, avec la même ferveur, et peut-être avec encore plus de cruauté, il y a très peu de temps. Heureusement, nous sommes en train de faire des progrès. Une fois Ben Laden tué, les Américains auraient pu exposer son corps à la vindicte populaire. Ils auraient même pu le faire aux Etats-Unis, où il ne manquerait sans doute pas de volontaires à participer à ce rituel immémorial de piétinement du Mal. Ils ne l’ont pas fait, et je pense que c’est tout à leur honneur.

 

Photos: webcomores.centrblog.net, archives

1 Commentaires

C'est une bonne article. Je suis d'accorde avec l'auteur que l'histoire est toujours oblié quand on va ressembler plus mal que maintenant. Toujours mes amis qui travaillent dans les pays developé ne se souvient pas que ce n'etait pas un longtemps depuis les pays Occidentaux marchent le meme avec la corruption, le violence, et l'infrastructure délabrement ... oh, attente, cette epoque n'a pas déjà passé...
L'histoire est importante de souvenir parceque elle va nous donner la perspective.