Le rituel de piétinement du Mal
« Ce n’est pas notre manière d’approcher la mort, mais là-bas, ce n’est pas choquant », pouvait-on entendre sur une chaîne de télévision française à propos de l’exhibition du corps de Mouammar Kadhafi dans une chambre froide en Libye. Pas notre manière ? Est-ce si sûr ?
humiliation publique et, dans la mesure du possible, l’application d’une souffrance maximale, sont visiblement très demandées par le public. La Libye du lendemain de la mort de Kadhafi est loin d’en avoir l’exclusivité. L’Europe déborde d’exemples comparables.
capturé par les partisans avec sa compagne et une quinzaine d’autres fascistes. Ils ont tous été exécutés et leurs corps ont été pendus par les pieds sur une rampe d’une station service, pour être livrés aux insultes, aux coups et aux crachats d’une foule en colère. Un sort beaucoup plus humiliant et un comportement beaucoup plus violent que celui réservé au cadavre de Mouammar Kadhafi, exposé, lui, surtout aux flashs des appareils photo.
ont déjà été pendus, à la veille de Noël 1944, devant quinze mille personnes venues fêter leur mort. Dix fois plus de badauds sont venus presque deux ans plus tard assister, près de Gdansk, à la plus grande exécution publique des criminels nazis en Pologne. Il s’agissait des cinq femmes et six hommes qui se sont distingués par leur particulière cruauté au camp de Stutthof. Ils ont eu un procès exemplaire, très minutieux, s’appuyant sur des preuves et des témoignages incontestables. Un procès modèle.
yeux. Vêtus de leurs vestes rayées, ils pendaient leurs anciens tortionnaires l’un après l’autre, de façon à ce que les suivants puissent bien voir ce qui les attendait eux-mêmes. Et, croyez-moi, ce n’était pas beau à voir. Les condamnés étaient positionnés de manière à tomber d’une petite hauteur. Ainsi, la corde ne cassait pas le cou tout de suite et une longue agonie s’en suivait, assortie de terribles convulsions et grimaces. La foule de 150 000 personnes observait tout cela terrifiée, mais sans la moindre pitié. Et quand le dernier corps est devenu immobile, elle a laissé éclater sa colère, exactement de la même manière que les Italiens qui entouraient les corps sans vie de Mussolini et de ses camarades. Insultes, coups, crachats… La police a eu beaucoup de mal à récupérer les cadavres.
contradictoires. D’un côté, une répugnance éthique et simplement esthétique. Un réflexe : mon Dieu, comme c’est dégoûtant, comme c’est indigne, comme c’est irrespectueux de nos principes. Et c’est la vérité ; ou, plus exactement, l’une des vérités. Car, de l’autre côté, on peut aussi bien ressentir une satisfaction de voir vaincu et puni ce qui a été un mal absolument évident. On peut légitimement affirmer que les victimes de ce mal avaient droit à cette satisfaction, et même à ce rituel de piétinement du Mal. Et c’est aussi une vérité.
Photos: webcomores.centrblog.net, archives
En quelques mots
Il est facile de regarder les autres. Beaucoup moins de les voir comme ils sont. Essayons au moins ici d'observer comment les filtres de notre histoire, de nos cultures, de nos croyances, de nos clichés ou de nos expériences personnelles et collectives influencent et forgent nos regards sur les autres, nos attitudes réciproques, et parfois même les politiques des Etats. Entre ceux qui sont géographiquement les plus proches de Paris – les Européens – et entre ceux-ci et tous les autres habitants de notre Terre. En les regardant de près, sans a priori et en évitant le "politiquement correct", nous allons peut-être mieux nous voir dans nos miroirs respectifs.
L'auteur
Piotr MOSZYNSKI est journaliste au Pôle international de RFI. Né à Poznan en Pologne, il rejoint succéssivement les rédactions des trois plus grands hebdomadaires généralistes polonais. Il émigre en France en 1982. Peu après son arrivée à Paris, il débute à RFI, à la rédaction polonaise, avant de rejoindre en 2006 la rédaction en français. Un parcours qui lui a appris notamment à prendre de la distance avec toutes les idées préconçues.
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1 Commentaires
C'est une bonne article. Je suis d'accorde avec l'auteur que l'histoire est toujours oblié quand on va ressembler plus mal que maintenant. Toujours mes amis qui travaillent dans les pays developé ne se souvient pas que ce n'etait pas un longtemps depuis les pays Occidentaux marchent le meme avec la corruption, le violence, et l'infrastructure délabrement ... oh, attente, cette epoque n'a pas déjà passé...
L'histoire est importante de souvenir parceque elle va nous donner la perspective.